Check-point – Jean-Christophe Rufin

Kouchner et son sac de riz, la collecte de peluches après le séisme en Arménie, le don de vêtements pendant la guerre de Yougoslavie… Autant d’images d’Epinal qui ont construit notre vision collective de l’humanitaire. Cette vision collective se teinte de bonne conscience satisfaite lorsque viennent s’ajouter les casques bleus de l’ONU dans les pays en guerre. C’est cette vision naïve et confortable que Jean-Christophe Rufin interroge dans Check-point, mettant en perspective l’aura qui entoure les mouvements humanitaires et les motivations qui sous-tendent tout engagement. Un livre passionnant, qui vient briser le mythe de l’humanitaire érigé en solution ultime par les pays occidentaux.

L’histoire

Maud, vingt-et-un ans, cache sa beauté et ses idéaux derrière de vilaines lunettes. Elle s’engage dans une ONG et se retrouve au volant d’un quinze tonnes sur les routes de la Bosnie en guerre.

Les quatre hommes qui l’accompagnent dans ce convoi sont bien différents de l’image habituelle des volontaires humanitaires. Dans ce quotidien machiste, Maud réussira malgré tout à se placer au centre du jeu. Un à un, ses compagnons vont lui révéler les blessures secrètes de leur existence. Et la véritable nature de leur chargement.

A travers des personnages d’une force exceptionnelle, Jean-Christophe Rufin nous offre un puissant thriller psychologique. Et l’aventure de Maud éclaire un des dilemmes les plus fondamentaux de notre époque. A l’heure où la violence s’invite au coeur de l’Europe, u a-t-il encore une place pour la neutralité bienveillante de l’action humanitaire ? Face à la souffrance, n’est-il pas temps, désormais, de prendre les armes ?

Mon avis

Le pitch est simple : deux poids lourds, cinq personnes, la traversée de la Bosnie dans la Yougoslavie en guerre. De cette apparente simplicité, l’auteur faire naître un thriller sur fond de questionnement quant à l’engagement humanitaire et la bonne conscience occidentale.

Il faut dire que l’auteur sait de quoi il parle, puisqu’il est un des pionniers de Médecins sans Frontières. Il a dirigé de nombreuses missions humanitaires, tant pour MSF que pour Action contre la faim dont il a été président ou la Croix-Rouge dont il fut administrateur.

Maud vit sa première mission humanitaire. Elle a cette vision des French Doctors des années 80, et est animée par la conviction de faire « ce qui est bien ». Pourtant, au fil du récit, les motivations de ses compagnons, plus aguerris, plus engagés aussi, lui révèlent la naïveté de sa position.

Car à travers les compagnons de Maud, c’est toute la question de la neutralité de l’action humanitaire qui est posée. L’idéal de l’humanitaire neutre, qui ne se soucie que d’apporter de l’aide, qui refuse de prendre parti, ne revient-il pas à appliquer un pansement sur une jambe de bois ? Finalement, cela ne revient-il pas à s’occuper des conséquences sans traiter les causes, condamnant ceux-là même qu’on prétend aider à continuer à vivre dans la souffrance des conflits géopolitiques ?

L’auteur étend son propos aux casques bleus de l’ONU et à leurs missions, marquées du sceau de la neutralité, de maintien de la paix. Sans conteste, elles donnent bonne conscience aux occidentaux, qui ont l’impression « qu’on fait quelque chose », mais la neutralité n’entrave-t-elle pas les possibilités de résoudre les conflits ?

C’est toute la question du « devoir d’ingérence humanitaire » soulevée pour Bernard Kouchner il y a une quinzaine d’années qui est posée à travers les choix des personnages.

Tu l’auras compris, ce questionnement m’a passionné. Il faut dire qu’il aborde des thématiques qui me sont chères. J’ai en effet beaucoup étudié les mouvements humanitaires pendant mes études, au point d’en faire le sujet de deux de mes mémoires.

C’est à mon sens le thème majeur de ce roman, de facture assez classique par ailleurs.

L’histoire de ce road-trip qui vire au cauchemar et se transforme en thriller est efficace, bien que j’ai parfois trouvé les raisons intimes des personnages qui conduisent à ce dérapage, un peu obscures. Les personnages sont bien construits, représentants un panel assez hétéroclite de caractères forts et assez fouillés.

Petit point négatif : l’amourette trop prévisible et parfaitement inutile qui se développe dans le roman m’a quelque peu ennuyée. Elle cumule pas mal de clichés et transforme Maud en une espèce de mijaurée assez déplaisante ! Heureusement elle ne constitue pas l’essentiel de l’histoire et ne m’a pas empêchée d’aimer ma lecture.

J’ai en revanche beaucoup apprécié que l’auteur évite le manichéisme et mette en avant le pragmatisme nécessaire à la réussite d’une action humanitaire de terrain, évitant la facilité d’une répartition stérile gentils / méchants.

En bref

Je me suis passionnée pour cette réflexion en creux sur l’action humanitaire servie par un thriller efficace et classique. Les personnages, bien construits, servent parfaitement le propos.

Un livre que je te recommande chaudement !

3 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Un livre vraiment intéressant en effet, un peu sec toutefois à mon goût. Moi qui adore les huis-clos, j’ai trouvé que celui-ci aurait pu être encore mieux utilisé, avec plus de débats de fond, de questionnements en suspens.

    Aimé par 1 personne

    1. Alec dit :

      Je suis d’accord avec toi, l’auteur aurait pu aller plus loin 🙂

      Aimé par 1 personne

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